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Laurent Berger (CES) : “Le syndicalisme doit faire la démonstration de son utilité”

Juste avant le début des négociations pour un accord-cadre européen sur le télétravail, le président de la Confédération européenne des syndicats (CES) Laurent Berger dévoile à mind RH la feuille de route de l’organisation, dont fait partie la CFDT. Droit à la déconnexion, surveillance, santé et sécurité… Les sujets de discussion ne vont pas manquer pour obtenir un accord alors que le dernier texte européen sur le télétravail date de 2002. À quelques mois de la fin de son mandat, Laurent Berger défend le rôle du syndicalisme et du dialogue social européens face à la multiplication des crises.

Par Antoine Piel. Publié le 17 novembre 2022 à 11h52 - Mis à jour le 21 novembre 2022 à 11h17

Qu’est-ce qui a cette fois permis l’accord sur le principe d’un texte régulant le télétravail au niveau européen ?

La Confédération européenne des syndicats a beaucoup poussé pour. Le télétravail, qui concerne 30 millions de travailleurs en Europe, devait être encadré de façon harmonisée et il était important que le dialogue social européen reprenne sa place. Les dernières avancées sociales sont plutôt venues d’initiatives de la Commission, comme sur le salaire minimum. Avec la CES, nous nous sommes engagés, avec l’agenda social, à négocier un accord-cadre qui a vocation à devenir une directive européenne. J’ai été sévère avec le patronat européen ces dernières années, qui manifestait plus de volonté de faire du lobbying que de s’impliquer dans le dialogue social, il y a là une inflexion que je salue. Mais je ne suis pas naïf, il y aura des résistances et le télétravail est aussi devenu un avantage concurrentiel pour les entreprises. Nous allons tout faire pour aboutir à un texte ambitieux et dans ces conditions, il serait incompréhensible que la Commission ne rende pas ce texte contraignant.

Quels sont les objectifs de la CES dans les négociations pour un accord-cadre européen ?

Il y a pour nous trois grands objectifs : d’abord que l’accord concerne tant les travailleurs du privé que ceux du public. Le second, c’est qu’il réglemente le droit à la déconnexion, ce que nous n’avons pas réussi à faire lors de l’accord sur le numérique. La troisième ambition, c’est la garantie du droit syndical dans le cadre du télétravail, ce que nous n’avons pas obtenu en France. Ensuite, nous posons comme préalables le volontariat, la réversibilité, une définition détaillée de ce qu’est le télétravail, la clause de non-régression, l’égalité des rémunérations. Ce sont les mêmes sujets qui sont négociés au niveau local.

Comment concilier les attentes des syndicats de pays très différents ?

Dans nos discussions internes à la CES, tout le monde était d’accord sur le principe. La directive ne donnera qu’un cadre de référence sur tous les sujets que je viens d’évoquer mais aussi sur la surveillance invasive, l’équilibre vie professionnelle-vie privée, la santé, la charge mentale liée au genre… Le télétravail ne peut être le même dans toutes les entreprises mais l’apport d’un cadre commun sur ces sujets peut jouer un rôle important pour protéger les travailleurs. Nous ressentons une attente même si je ne vous cache pas que le sujet numéro un reste l’inflation, la question du surcoût énergétique, l’impact sur les questions d’emploi et de salaire. Il faut que les négociations s’ouvrent car plus on attend, plus le télétravail se fait au gré à gré dans certains pays sans protection pour les travailleurs comme le droit à la déconnexion.

L’accord national interprofessionnel sur le télétravail vous sert-il de référence ?

Chaque centrale donne ses idées sur le mandat de négociation. Pour notre part, nous nous sommes beaucoup inspirés de l’ANI sur la question du management, de la sécurité des données, de la formation aux outils numériques ou au droit de représentation. Le texte a été très critiqué mais quand les entreprises ou les branches se sont retrouvées pour négocier, elles l’ont trouvé bien utile. Nous nous appuyons sur ce qui est fait dans les différents pays et sur l’expérience vécue. Ce que nous constatons, dans les entreprises, les branches et au niveau national, c’est que là où il y avait avant 2020 des réticences et des craintes sur la productivité liée au télétravail, ces acteurs se sont aperçus qu’il fallait au contraire réguler la charge de travail, avec un risque d’intensification du travail, de risques psychosociaux et d’isolement. Les conditions de mise en œuvre du télétravail sont aujourd’hui très scrutées par les travailleurs.

Quelles sont les priorités de la confédération pour 2023 ?

Nous souhaitons la mise en place d’un dispositif de soutien aux travailleurs face aux conséquences de la guerre en Ukraine et à l’inflation, sur le modèle du mécanisme SURE (instrument européen de 100 milliards d’euros pour financer les mesures nationales de chômage partiel, ndlr). L’autre élément fondamental, c’est l’accompagnement des travailleurs dans la transition écologique. Il va falloir aller plus loin là-dessus, comme l’a fait IndustriAll sur l’automobile. Il faut construire l’accompagnement des travailleurs filière par filière, notamment pour celles qui vont être les plus affectées. Le problème de l’Europe dans cette période, c’est de gérer l’urgence et le long terme en même temps. L’urgence, c’est l’impact de l’inflation, l’impact de la crise énergétique sur l’emploi, la paupérisation des travailleurs. Le long terme, c’est un autre partage de la valeur au niveau de l’entreprise, plus de démocratie au travail comme nous y appelons et la transition écologique. Nous devons réussir à lier ces deux priorités collectivement.

La directive sur le salaire minimum a été adoptée il y a quelques semaines, peut-elle changer concrètement la réalité pour les travailleurs européens ?

C’est un outil formidable pour mener l’action syndicale dans les pays concernés. Je le dis, la directive constitue une vraie victoire pour le mouvement syndical européen après un rude combat que nous avons mené, en externe comme en interne. Mais les travailleurs veulent maintenant que les choses se mettent en place. Nous devons nous battre pour l’instauration du salaire minimum dans chacun des pays qui en est dépourvu. Il faudra aussi que le salaire minimum soit à un niveau suffisamment élevé. C’est là où le combat va continuer, personne ne pouvait croire que tout tomberait simplement d’en haut. Ce que nous devons faire, au niveau de la CES, c’est accompagner nos affiliés pour la mise en œuvre de la directive. En plus du salaire minimum, le renforcement de la couverture de la négociation collective couvrira plus largement les salariés les moins bien rémunérés. Plus que jamais, sur les salaires, il faut mener le combat.

Craignez-vous un blocage du projet de directive sur les travailleurs des plateformes ?

La CFDT est la seule organisation syndicale représentative sur les élections nationales des travailleurs des plateformes de mobilité en France. La volonté d’une automaticité du statut de salarié n’est pas forcément la volonté de tous ces travailleurs. Il faut en tenir compte, le syndicalisme ne s’est jamais fait contre la volonté des travailleurs. Nous souhaitons cette directive, nous soutenons la présomption de salariat mais le texte est pour l’instant bloqué. La France a fait avancer un certain nombre de sujets lors de sa présidence de l’Union (lors du premier semestre 2022, ndlr) mais pour celui-là il n’y avait pas de volonté. Il y a toutefois quelques perspectives pour les prochaines présidences. Nous organisons des mobilisations avec la CES sur ce sujet, il ne faut pas lâcher la pression.

Comment se porte le syndicalisme au niveau européen ?

Mon combat, en plus de la logique institutionnelle, est de soutenir et accompagner nos membres pour mettre en place leurs revendications. Le défi qui est devant nous est de faire vivre le syndicalisme au plus près des réalités des travailleurs. L’un des enjeux du congrès de la CES en mai sera de trouver les moyens de renforcer le soutien au syndicalisme partout en Europe en soutenant le rapport de forces, en formant nos affiliés… Le contexte européen est dur même si nous avons une appréhension du contexte social par la Commission beaucoup plus forte que sous les précédentes présidences. Les populismes d’extrême-droite s’installent au pouvoir en Suède, en Pologne, en Hongrie et en Italie, la défiance envers les institutions est forte et le syndicalisme doit faire la démonstration de son utilité. Mais il ne peut pas intervenir comme avant : le monde du travail est de plus en plus fracturé, il y a de la précarité dans beaucoup de pays, le rapport au travail change. Nous nous adaptons mais la CES est un paquebot et il faut de l’énergie pour le faire bouger.

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